Intervention de l’Unisda au colloque “Face à la crise : solitaire ou solidaires ?”

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Journées nationales de prévention du suicide
« Face à la crise : solitaire ou solidaires ? »

Colloque organisé par France Prévention Suicide et le cabinet Technologia
Le samedi 11 février 2012 au Sénat, Paris 6ème

Table ronde N°2 : « La société face au suicide »

« Le suicide des personnes handicapées est-il tabou ? »

Jean-Louis BOSC,
Vice-président de l’Union nationale pour l’insertion sociale du déficient auditif (UNISDA),
Animateur du groupe de travail sur la détresse psychologique de l’UNISDA, regardez ici,
Co-animateur du groupe de travail sur la détresse psychologique des personnes en situation de handicap du Conseil national consultatif des Personnes handicapées (CNCPH).

Introduction

Je remercie les organisateurs de ce colloque d’avoir pris en considération les personnes en situation de handicap, trop souvent écartées des questions sociales de notre société. L’attention portée à celles et ceux qui doivent assumer un handicap, à toutes les personnes vulnérables, est un indicateur de bonne santé pour notre pays : solitaire ou solidaires ? Malgré les avancées obtenues, les personnes handicapées demeurent encore « transparentes », inexistantes, sur bien des sujets de société. La prise en compte du handicap intervient toujours en aval des lois au lieu de les précéder. La situation de handicap est rarement considérée dans les études d’impact lors de l’élaboration des lois. Ainsi, les personnes handicapées n’ont-elles pas accès au droit commun dans bien des domaines. A ce titre, la campagne électorale actuelle a du mal à présenter une accessibilité citoyenne à toutes les personnes en situation de handicap, malgré d’heureuses initiatives associatives.

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que le suicide, comme la détresse des personnes handicapées soit un sujet peu abordé, voire tabou. Je soulignerai dans cette intervention les difficultés rencontrées pour parler de cette question. Trois obstacles nous semblent majeurs :
- l’absence de statistiques et de suivi pour le suicide des personnes handicapées ;
- la faible place du handicap dans le récent Plan, dit, « de lutte contre le suicide » ;
- l’exclusion de la détresse psychologique dans le projet du Plan Santé mentale en cours. Ce constat nous amène à proposer trois mesures correctrices.

1 – Soutenir la création d’un Observatoire pour l’étude statistique et le suivi du suicide des personnes en situation de handicap

Nous sommes actuellement incapables de connaître le nombre de personnes en situation de handicap qui mettent fin à leurs jours dans les statistiques officielles. Elles sont de fait « transparentes ». Dès lors, comment analyser la situation pour être en mesure de repérer et de prévenir le passage à l’acte de ces personnes, non identifiées de manière spécifique ? Aussi, soutenons-nous la création d’un Observatoire des crises suicidaires permettant d’analyser finement les catégories touchées en considérant, notamment, les types de handicap. Ne pourrait-on pas lier l’Observatoire du suicide avec celui de la maltraitance que prône l’association HABEO ?

Par ailleurs, nous savons que la crise touche particulièrement les personnes handicapées. Le taux de chômage y est plus de deux fois plus élevé que celui de la population active (1). Les personnes handicapées, quand elles ont la capacité de travailler, retrouvent moins vite un emploi que les autres actifs, et il s’agit souvent d’emplois précaires, voire d’emplois en milieu protégé, ce qui conduit à un chômage récurant. Au même âge et au même niveau de qualification, le salaire moyen pour un poste à temps complet est toujours inférieur à celui des salariés non handicapés, et ce particulièrement pour les travailleurs âgés. A titre de comparaison, les personnes sourdes profondes connaissent un taux de chômage deux fois plus élevé que celui de la population active alors que les malentendants, sourds sévères, atteignent un taux une fois et demi supérieur aux autres actifs.

2 – Compléter le Plan de lutte contre le suicide 2011-2014 en donnant leur juste place aux personnes en situation de handicap (2)

Ce Plan, paru en septembre dernier, répond de manière insuffisante aux carences évoquées précédemment. Il convient d’analyser ses apports au regard des travaux antérieurs.

En effet, deux actions sur quarante neuf concernent les personnes en situation : de handicap psychique, de traumatisme crânien (action 7) et, pour la première fois, de surdité (action 8). Elles visent à prévenir l’isolement social et la détresse psychologique. C’est un pas dans la bonne direction que nous saluons, mais qui laisse sur le côté bien d’autres types de handicap.

De plus, un des objectifs de ce Plan est d’améliorer la qualité des données et le suivi des suicides et tentatives de suicides en population générale, comme au sein de populations spécifiques : en milieu carcéral et dans le contexte professionnel. Les personnes handicapées apparaissent, une fois de plus, absentes de cet objectif. Malgré une prise en compte partielle du handicap (axe I), il demeure « transparent » pour les actions relatives aux études et à la recherche (axe V). Nous espérons que cet oubli sera corrigé dans le cadre de l’animation du programme au niveau régional par les ARS.

La crise économique et sociale, bien entendu, amplifie les situations de « détresse psychologique » qui, en l’absence d’une prévention efficace, suscitent l’apparition de crises suicidaires. Déjà en 2009, le Rapport sur l’état de la santé mentale en France, du Centre d’analyse stratégique (C.A.S.), montrait que la détresse psychologique avait triplée en vingt ans. Elle touche un Français sur cinq et s’avère amplifiée pour les populations désocialisées, plus vulnérables (3). Dans une récente enquête nationale menée par l’UNISDA, avec l’aide de l’INPES et de TNS Sofres, sur la détresse psychologique des personnes sourdes et malentendantes ou ayant des troubles de l’audition (4), près d’une personne sur deux a déclaré avoir été en situation de détresse psychologique et, sensiblement dans la même proportion, a pensé mettre fin à ses jours ; une sur cinq est passé à l’acte, dont plus de deux fois en moyenne. Fort de ces constatations, le Plan « Santé mentale », en cours de validation, pourrait remédier à cette évolution inquiétante. Or, les orientations proposées recouvrent encore, hélas, des réalités essentiellement associées à la psychiatrie et à la maladie mentale.

3- Introduire pleinement la détresse psychologique dans le projet du Plan Santé mentale

Nous constatons que ce projet de Plan, intitulé : « Psychiatrie et Santé mentale 2011-2015 », ne considère que les réponses qu’apporte le système de santé aux « troubles mentaux ». Il écarte volontairement la « détresse psychologique » : dimension importante de la santé mentale distincte des « troubles psychiatriques ». Alors même que le Plan suicide cherche clairement à prévenir la détresse psychologique (Axe I, Mesure 3). En France, il n’est pas rare d’assimiler, dans le langage courant, la « souffrance psychique » à la « maladie psychique ». Cette confusion, parfois entretenue, contribue ainsi à minimiser l’ampleur et la gravité de cette situation de souffrance.

De plus, l’orientation de ce projet est en total décalage avec les déclarations de Madame Marie-Anne MONTCHAMP, lors du colloque de l’UNISDA sur ce thème, où elle affirmait, en mai dernier, que «  la détresse psychologique des personnes sourdes, malentendantes, devenues sourdes et/ou acouphéniques représente un véritable enjeu d’inclusion sociale  ».

De même, dans le prolongement de la Conférence nationale du handicap de juin dernier, le Rapport du gouvernement au parlement sur la mise en œuvre de la politique nationale en faveur des personnes handicapées, présenté pour avis au CNCPH, ignore la détresse psychologique, de façon surprenante, dans les orientations retenues en matière d’évolution de la politique du handicap.

Conclusion

Face aux effets psychosociaux et sanitaires de la crise, la mise en place d’un Observatoire des crises suicidaires s’avère un outil d’analyse indispensable pour tous les types de population afin de préserver au mieux le devenir de ces personnes.

Il est aussi urgent de réhabiliter la dimension de « détresse psychologique » dans la politique de santé mentale pour agir avec efficacité, de façon précoce et adaptée, sur les facteurs engendrant des conduites à risque, jusqu’au suicide.

Des réponses doivent pouvoir être élaborées pour les personnes plus vulnérables en situation de handicap, trop souvent oubliées, ainsi que pour leur entourage et les professionnels qui les accompagnent. L’accessibilité de la vie sociale et professionnelle y joue un rôle primordial.

Résolument solidaires, présentons un front uni pour être capable de répondre efficacement à la détresse croissante de nos concitoyens que malmène la crise, en particulier, les plus fragiles d’entre eux.